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AUGUSTIN LESAGE, UN PEINTRE… MINEUR

AUGUSTIN LESAGE, UN PEINTRE… MINEUR

Dix ans environ après l’odyssée de Desmoulin, se situe une autre aventure, tout aussi singulière,
celle d’Augustin Lesage, mineur, comme il est de tradition familiale, à Ferfay dans le Nord de la
France. Vie de labeur, sans ou presque sans apport culturel ou intellectuel extérieur.
Alors qu’il est seul au fond de la mine, un jour de 1911, il entend une voix lui annoncer « un jour tu
seras peintre ». On imagine la frayeur que lui cause une telle voix, qu’il entend de nouveau quelque
temps plus tard.
Une dizaine de mois se passent lorsqu’il entend par « hasard » un de ses camarades parler de
communication avec les Esprits. Les voix entendues au fond de la mine prennent tout à coup un sens :
et si c’étaient les Esprits qui lui avaient parlé ? Voilà donc Lesage, sa femme, son ami Ambroise
Lecomte et sa femme, ainsi qu’un autre mineur, assis autour d’un guéridon qui promeut très vite,
Lesage médium. A la séance suivante, sa main saisie de tremblements veut impérieusement écrire ce
message que je ne peux oublier1
:
Aujourd’hui nous sommes heureux de nous communiquer à vous. Les voix que tu as entendues sont une
réalité. Un jour tu seras peintre. Ecoute bien nos conseils, et tu verras qu’un jour tout se réalisera, tel que
nous le disons. Prends à la lettre ce que nous te disons et ta mission s’accomplira.
Des messages lui parviennent qui lui enjoignent d’aller à la ville voisine acheter pinceaux,
toiles et couleurs. Lesage obtempère et ramène chez lui le matériel « dicté », notamment une
toile de 3 m sur 3, qu’il a bien du mal à transporter. Il se met alors à peindre, bien qu’il n’ait
jamais touché un pinceau ou une toile. Lorsqu’il revient de la mine, harassé de fatigue, le simple
fait de s’installer devant son chevalet en fait disparaître toute trace. Il peut alors peindre pendant des
heures.
Les Esprits2 se montrent particulièrement complaisants à son égard, dans l’assistance technique et
picturale : préparation et mélange des couleurs, choix des pinceaux, ils guident sa main dans
d’époustouflantes compositions abstraites, toujours symétriques, par rapport à un axe vertical.
Le style de Lesage est unique. Il ne s’inscrit dans aucune filiation et pourtant il est immédiatement
reconnaissable. Après les tâtonnements du début, son style restera le même jusqu’à la fin de sa vie. Sa
peinture atteste non seulement d’un extrême souci du détail mais aussi d’un remarquable sens de la
composition d’ensemble. Il peint par petites surfaces, de proche en proche, sans prendre de recul par
rapport à la totalité de sa toile. Or ses productions sont toujours symétriques et peuvent être regardées
de prés comme de loin :
A l’Institut Métapsychique où elle a été exposée, (…) la première toile de Lesage a été admirée par tous les
visiteurs, parmi lesquels une quarantaine d’artistes peintres. L’un de ces derniers me disait (…) : combien il
est étrange que ce mineur soit arrivé à cette forme d’art (…) : si l’on donnait à n’importe quel peintre une
toile de 9 m² à couvrir de peinture à sa guise, il adapterait inévitablement l’ampleur de sa composition à
l’étendue de sa toile ; pour une plus grande surface il concevrait de grands sujets, quel que fût le genre de sa
peinture. Or Lesage s’est comporté en miniaturiste avec une sorte d’inconscience du temps à passer et de la
difficulté. Il a peint (…) des sujets faits d’éléments décoratifs minuscules, qui gagneraient à être regardés à la
loupe au lieu d’y disparaître. (.) Qu’un ouvrier sans pratique de la peinture ait été capable de la faire, c’est
vraiment extraordinaire3
.
Que représentent donc ces œuvres ? Rien qui puisse être défini. Ni abstrait, ni vraiment
figuratif, des formes géométriques évoquant des temples égyptiens, des images kaléidoscopiques,
des frises « Art déco ». Formes souvent belles, d’exécution minutieuse, toujours symétriques entre
le côté gauche et le côté droit. Parmi ces formes et comme sertis en elles, des personnages
1 E. Osty : A. Lesage, peintre sans avoir appris in Revue Métapsychique, N° 1, 1928. Récit fait à Osty en mai 1927 par Lesage
lui-même p. 2-3. 2 A la question « Quels sont vos guides ? Lesage répond : « Pour les premiers messages et les premiers dessins (..), c’est ma
sœur Marie. Ensuite à partir de la peinture à l’huile, ce fut Léonard de Vinci. Depuis 1925, c’est Marius de Tyane » in Osty,
op. cit, p. 7. 3 E. Osty opus cité, p.11.
bibliques, mythologiques complètement plaqués dans des attitudes hiératiques, sans aucune
expression discernable.
L’œuvre de Lesage, aussi réussie soit-elle, se présente comme une peinture schizophrénique
avec toutes ses caractéristiques : remplissage, pas de vide, maniérisme, géométrisation, sans
distinction du dedans et du dehors, mélange dans un même tableau de motifs de l’Égypte ancienne
et des personnages inspirés de l’iconographie chrétienne.
Quant au spectateur médusé par la prouesse technique que représente la réalisation de tels
tableaux, il ne peut guère trouver sa place, ni accrocher la moindre identification, face à ces
efflorescences psychotiques. Ces dernières coexistant avec une personnalité parfaitement adaptée
aux exigences de la vie sociale, familiale et professionnelle.
En 1921, Jean Meyer (IMI) ayant eu vent des réalisations de Lesage, lui rend visite avec Pascal
Forthuny. Il l’invite à Paris, lui organise des expositions, et grâce à lui, grâce à son soutien
matériel et moral, Lesage quittera définitivement la mine en 1923 pour se consacrer à sa peinture.
Invité par Osty à l’IMI et sous son contrôle, il exécutera publiquement entre avril et mai 1927
une toile4 de 3 m sur 2 m 50 !
Je sais bien que je ne puis rien peindre si je ne me mets pas sous l’influence des Esprits. Quand je travaille,
j’ai l’impression d’être dans une autre ambiance que celle ordinaire. Si je suis dans la solitude, j’entre dans
une sorte d’extase. On dirait que tout vibre autour de moi. J’entends des cloches, un carillon harmonieux,
tantôt loin, tantôt près, cela dure pendant tout le temps que je peins5 .
Dans Éléments pour une psychanalyse de l’œuvre d’A. Lesage, M.F. Lecomte-Edmond écrit :
Cliniquement Lesage est un délirant mystique, dont la fantasmagorie est heureusement endiguée par des
mécanismes de défense obsessionnels. Identifié à sa sœur Marie (.), Augustin Lesage est inconsciemment
devenu peintre pour exorciser une angoisse de mort, remplir le vide mortifère et s’assurer de l’immortalité.
Bien entendu cela n’explique ni ne réduit son talent. Cela rend seulement compte de processus pulsionnels
qui en ont suscité l’éclosion6
.
A dix ans de distance et issus de milieux fort différents, des similitudes troublantes
apparaissent entre Lesage et Desmoulin :
• Leurs carrières de peintre médiumnique débutent par une rencontre avec le spiritisme (voix et
écriture automatique),
• Une totale croyance dans l’intervention des esprits (Vieux maître, Instituteur, Astarté pour
Desmoulin et sa sœur Marie, Léonard de Vinci, Marius de Tyane pour Lesage), croyance donc
en l’exogénéité du principe dictant7
, selon la formule de Breton8
,
• Une grande similitude dans les propos des Esprits, à la fois guides et instances maternelles :
« Tu seras un grand peintre, tu réaliseras une grande œuvre» sont des injonctions retrouvées
chez chacun d’eux,
• Desmoulin et Lesage ont connu une phase identique : ils ont exercé (sur injonction des Esprits)
une activité de guérisseur,
• Tous deux enfin ont trouvé dans cette aventure spirito-picturale, l’équivalent d’une véritable
thérapie ; d’un deuil impossible pour Desmoulin, d’angoisses de mort et probablement d’une
problématique psychotique jamais cliniquement révélée pour Lesage :
En anticipant sa mort avec le commerce avec les défunts, Lesage est parvenu à donner une vie symbolique à
un destin de sous-homme. Ses croyances spirites se sont vérifiées au-delà de toutes ses espérances, puisque
son œuvre lui survit à l’instar d’un périsprit, mais plus énigmatique encore, plus imprévisible et combien plus
inventive9
.
4 La plupart de ses toiles (225 répertoriées), sont exposées au Musée de Béthune.
5 J.L Victor, A. Lesage ou le Pinceau des dieux, Ed. Reyne de Coupe, 1996, p. 38. 6 In Augustin Lesage, 1876-1954, Rétrospective, Paris, Philippe Sers-Vilo, 1988, p. 83. 7 A. Breton, Le message automatique, in Point du jour, p. 178.
8 Voir aussi A. Breton, J. Crépin, in Le surréalisme et la peinture, Ed. Folio, 383-393. 9 Michel Thévoz, Art, psychose et médiumnité, Paris, La Différence, 1990, p. 162.
Dans les cas de Lesage, de Desmoulin et probablement de Victorien Sardou, d’Hugo d’Alési,
ou de Joseph Crépin, une énigme demeure que ne pourront résoudre ni les interprétations
psychanalytiques, ni les interprétations sociologiques, économiques ou contextuelles (spiritisme).
Pourquoi et comment ces personnes ont pu ou ont su trouver cette voie curieuse d’expression
qui sans aide extérieure, hormis celle des Esprits, leur a permis de sortir de leur condition
d’endeuillé, d’enfermement intérieur, de leur souffrance, pour accéder à une vie que rien dans les
conditions initiales, ne pouvait laisser envisager ?
Quel est cet autre ingrédient qui, au-delà de la psychose, au-delà du deuil, au-delà des
séparations précoces, au-delà des conditions socio-économiques et culturelles, vient alchimiser,
transmuter de façon exemplaire, le destin normalement banal de ces individus ?